Eluard : La Vie immédiate

Publié le par Anne

Il bénéficia de la renommée et du prestige exceptionnel de ceux à qui on pouvait conférer le terme de : poète-résistant. Passant de la vie politique à l'engagement poétique, il éleva sa voix "comme Mozart avec une pointe de plainte de Duke Ellington" ainsi que le disait Aragon.

Il est également considéré comme un poète-né. Eluard est né à la poésie en même temps qu'il est né au monde et la poésie n'a cessé de naître en lui, à travers lui comme une source. C'est aussi ce que ressentait André Breton dès 1926 exprimant son admiration pour "l'assemblage et le choix des mots dans un mouvement profond du cœur".C'est ainsi qu'il appartient au mouvement surréaliste de l'époque. Il s'appliquait à dénoncer l'Amour et la Mort, la guerre et la paix mais toujours avec le timbre de poésie, de chose fluide rendant le réel totalement lisible et le monde totalement invisible. C'est un poète-exercice. Le langage n'est jamais absolu et l'écriture est rendue clairvoyante par sa rondeur et le dessin que l'on appelle l'écriture automatique.

C'est au lendemain de 1944 qu'Eluard va prendre son visage nouveau et son dernier visage. D'abord et en premier lieu, il revient au parti communiste et sa participation à la lutte clandestine lui apporte notoriété et le place désormais au premier rang de la vie littéraire française. Ensuite et surtout en 1946, c'est la mort de Nush, sa compagne ininterrompue de ses années surréalistes. C'est un autre tournant dans le destin d'Eluard. C'est le 28 novembre 1946 alors qu'il était en Suisse qu'il apprend par télégramme : "Nush a succombé à une hémorragie cérébrale". "Nous ne vieillerons pas ensemble, Voici le jour. En trop : le temps déborde. Mon amour si léger prend le poids d'un supplice". On a tout dit de la douleur d'Eluard de son désarroi, de la tentation du silence définitif qui l'assaillit. Nush disparue, un terrible vide se creuse en lui . Il se fige, l'envers des choses s'ouvre à lui. La nuit contredit le jour, la mort contredit le temps. Dans un billet inédit adressé à Man Ray le 19 décembre 1946 Eluard note : "Je te récrirai quand j'aurais repris conscience de la vie". Puis il assure une reconversion de lui-même qui le conduit à passer de l'horizon d'un homme à l'horizon de tous, à substituer à un amour unique, un amour universel. Plus fort encore que l'Amour dont il décrit les penchants et sans y renoncer, il se montre plus affermi vers l'idéal de paix dans le monde, la liberté, le combat démocratique. Le combat politique ne sera "pas le masque de l'amour mais son complémentaire". Plus fort que le dépassement amoureux dédié à Nush, il entre dans le domaine de la morale de l'homme-partisan. Il va en Italie, en Yougoslavie, en Pologne, en URSS , à Mexico au Congrès mondial de la Paix. Il y rencontre Dominique, sa compagne de lutte. Il passe ses derniers moments de sa vie à Beynac en Dordogne. C'est auprès d'elle qu'il meurt. Il était atteint depuis plusieurs mois d'une angine de poitrine. Une crise le terrasse le 18 novembre 1952. A l'heure de sa mort Eluard apparaît tel qu'il a été pendant toute sa vie. Il a peu changé, peu vieilli. Jean Marcenac dira : "Certes des gens pleuraient… Nous pleurions tous du même cœur. Tous, nous cherchions une épaule à pleurer (Cocteau, Cecile Eluard, Aragon, Picasso, Elsa triolet) aux obsèques d'Eluard. Ce que veut dire le mot frère, avions-nous donc besoin de ce jour pour le savoir ? Et Eluard mort faisait en nous son chemin. Et sa mort marchait à Paris, et en France et le monde, posant la main sur l'épaule à l'un et l'autre en disant "je suis la mort d'Eluard". Il faut avoir connu certains aspects, curieusement euphoriques, de la vie intellectuelle des années 1945-1953 pour comprendre ce texte. La mort n'a pas un sens péjoratif, elle correspond simplement à ce désir, de faire du poète un écho de son siècle la plus fraternelle et la plus universelle des voix : celle de l'immortalité. Anne K

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